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À l’heure où la série The Shards arrive sur Disney+, Bret Easton Ellis revient longuement sur son lien complexe avec le cinéma : influences marquantes, rendez‑vous manqués à Hollywood et projets avortés qui ont gavé d’amertume ses dernières années. Cette interview, initialement publiée dans le n°540 de Première, éclaire le rapport intime de l’auteur de Les Éclats à une industrie qu’il n’a jamais cessé de convoiter.
Un roman aux frontières de la mémoire
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Dans Les Éclats, Ellis mêle sans pudeur éléments autobiographiques et fiction. L’intrigue se situe en 1980‑81, année où le narrateur a dix‑sept ans et fréquente un lycée privé de Los Angeles. Le récit s’ouvre sur une projection du Shining de Kubrick — une séance précise, le 24 mai 1980 au Village Theater de Westwood — qui devient le point de départ d’une obsession adolescente et la matrice d’un des personnages, Robert Mallory.

Pour Ellis, ce n’est pas une symbolique imposée : c’est le film qu’il a réellement vu à ce moment clé de sa jeunesse, alors qu’il écrivait son premier roman, Moins que zéro. L’auteur confie que ces souvenirs d’enfance dorée et trouée nourrissent toute l’écriture du livre.
Hollywood : des promesses qui n’ont pas tenu
La jeunesse rêvait cinéma ; l’âge mûr a apporté la désillusion. Ellis explique qu’au cours des quinze dernières années la plupart des projets qu’il a développés sont restés lettres mortes. Scénarios attractifs, réalisateurs renommés et stars potentiellement engagées — Ryan Gosling, Joaquin Phoenix — n’ont pas suffi à faire bouger les financements. Le résultat : des années gaspillées en scripts et en espoirs non concrétisés.
Il évoque notamment une mini‑série sur Lunar Park et un projet tiré d’un livre de Peter Biskind sur le Nouvel Hollywood, qui ont tous deux capoté malgré des débuts prometteurs.
The Golden Suicides : un projet qui s’est délit
Parmi les scénarios qui tenaient le plus à cœur d’Ellis figure The Golden Suicides, qu’il qualifie du meilleur script qu’il ait écrit. Gus Van Sant, puis Gaspar Noé, ont été associés au projet ; Ryan Gosling et Naomi Watts y avaient donné leur accord. Le récit, inspiré du drame qui a frappé Theresa Duncan et Jeremy Blake, visait à traiter du naufrage d’artistes confrontés à l’industrie.
Mais le film n’a jamais démarré : des changements de réalisateur, des hésitations quant au casting et, plus tard, l’expiration des droits d’un article de Vanity Fair ont stoppé net le montage financier. Un rendez‑vous manqué avec Noé — qui a préféré partir « dans le désert » selon Ellis — a scellé l’arrêt.
Rencontres manquées : l’exemple d’American Psycho
Ellis revient aussi sur les longues années de tâtonnements entourant l’adaptation d’American Psycho. Au début des années 1990, Ed Pressman avait tenté d’emmener David Cronenberg et, brièvement, Brad Pitt sur le projet. Ellis raconte avoir rencontré Cronenberg, dont les demandes — scénario court, violence hors‑champ, refus de certaines séquences — l’avaient surpris. Il a écrit une version fidèle au roman ; Cronenberg l’a rejetée et, après plusieurs remaniements, a quitté le projet. La réalisation a ensuite connu de multiples rebondissements avant d’aboutir sous d’autres mains.

Les influences et les obsessions
L’auteur admet des obsessions cinématographiques très précises : American Gigolo de Paul Schrader, avec Richard Gere, reste pour lui une référence formative, autant par le style que par le décorum. Il confie sa lecture personnelle du film — qui suggère, selon lui, la culpabilité du protagoniste — et évoque ses goûts partagés avec d’autres cinéastes de sa génération, dont Quentin Tarantino.
Sur Tarantino, Ellis se montre complice : tous deux, dit‑il, partagent un retour à la mémoire de jeunesse dans l’art — comme Fellini ou Cuarón l’ont fait — et nourrissent la même inquiétude sur l’avenir du cinéma. Ils estiment, selon Ellis, que l’ère du film comme expérience strictement « cinéma » a vécu et que le paysage s’est transformé avec le streaming.
Expériences impersonnelles et le passage à l’âge adulte
Certains passages des Éclats reprennent des épisodes personnels marquants. Ellis confirme l’authenticité d’une rencontre narrée dans le roman — un rendez‑vous dans une chambre d’hôtel où il s’est senti exploité — et situe son ressenti : davantage une mise en garde sur le monde des adultes qu’un traumatisme irréversible.
Il reconnaît aussi l’impact de son essai White (2019) : la publication lui aurait valu une forme de mise à l’écart à Hollywood, privant son écriture d’années potentiellement fertiles. Plutôt que de se plaindre, il revendique le bilan : « j’ai perdu dix années de ma vie d’écrivain », dit‑il sur le ton amer.
Un réalisateur en devenir ?
Malgré la désillusion, Ellis n’a pas renoncé au cinéma. Son agent a récemment trouvé des producteurs français intéressés par un de ses scripts, et une mise en chantier est prévue pour octobre. Pour des raisons budgétaires, le tournage devrait se dérouler aux îles Canaries, dont certains paysages peuvent remplacer Malibu.
Il se déclare lucide sur les livres publiés par des cinéastes contemporains — Tarantino, Michael Mann, Cronenberg — jugeant que la plupart ne sont pas de grands ouvrages littéraires, et admet que ses essais ou quelques réalisations publicitaires n’ont pas convaincu tout le monde. Pourtant, l’envie de passer derrière la caméra persiste.
Propos recueillis par Thomas Baurez et Frédéric Foubert.
Les Éclats, de Bret Easton Ellis, traduit par Pierre Guglielmina, éditions Robert Laffont. The Shards, série créée par Ryan Murphy et Bret Easton Ellis, avec Igby Rigney, Homer Gere et Kaia Gerber — diffusée sur Disney+ à partir du 6 août.












